lundi 30 décembre 2013

Bienheureuse EUGENIA RAVASCO, fondatrice


Eugenia Ravasco (1845-1900)

  
Née à Milan le 4 janvier 1845 dans une famille aisée, elle fut confiée très tôt à des oncles et tantes, après la mort prématurée de ses parents. Elle fut très jeune attirée par le mystère de l'Eucharistie et par le culte des Coeurs de Jésus et de Marie Immaculée. 

En 1863, elle prit conscience de sa vocation et elle se con-sacra à Dieu malgré les réticences de sa famille. Elle enseigna d'abord le catéchisme et collabora avec les Filles de l'Immaculée dans l'Oeuvre de Sainte-Dorothée et fut Dame de Charité de "Santa Caterina in Portoria". Le 6 décembre 1868, elle fonda la Congrégation religieuse des Filles des Sacrés Coeurs de Jésus et de Marie avec la mission de "faire le bien", notamment à l'égard de la jeunesse. Le projet éducatif de Mère Ravasco était d'éduquer les jeunes et de les former à une vie chrétienne solide, laborieuse et ouverte. 

En 1878, à une époque d'hostilité ouverte contre l'Eglise, elle ouvrit une Ecole "normale" féminine pour former des "maîtresses chrétiennes" au service de la société. En collaboration avec plusieurs prêtres, elle organisa des exercices spirituels, des retraites, des services religieux et de saintes missions populaires, heureuse de voir de nombreux coeurs, chez des personnes de toute extraction sociale, se tourner vers Dieu. 

En 1884, avec d'autres consoeurs, elle émit sa profession perpétuelle. Elle oeuvra également au développement et à la pérennité de l'Institut, qui fut approuvé par l'Eglise diocésaine en 1882 et devint de droit pontifical en 1909.

 En 1892, elle fit construire à Genève une "Maison pour les jeunes ouvrières" et fonda en 1898 l'Association Sainte-Zita pour les jeunes travailleuses. 

Elle mourut des suites d'une grave maladie le 30 décembre 1900.




CHAPELLE PAPALE POUR LA BÉATIFICATION DE SIX SERVITEURS DE DIEU 

HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II

II Dimanche de Pâques, 27 avril 2003

1. "Rendez grâce à Yahvé, car il est bon, car éternel est son amour!" (Ps 117, 1). Voici ce que chante l'Eglise aujourd'hui, en ce deuxième dimanche de Pâques, Dimanche de la "Divine Miséricorde". Dans le Mystère pascal, se révèle pleinement le dessein salvifique réconfortant de l'amour miséricordieux de Dieu, dont les saints et les bienheureux du Paradis sont les témoins privilégiés.

Par une coïncidence providentielle, j'ai la joie d'élever aux honneurs des autels six nouveaux bienheureux précisément en ce Dimanche où nous célébrons la "Divine Miséricorde". En chacun d'eux, de manière différente, s'est manifestée la tendre et surprenante miséricorde du Seigneur:  Jacques Alberione, prêtre, Fondateur de la Famille paulinienne; Marco d'Aviano, prêtre, de l'Ordre des Frères mineurs capucins; Maria Cristina Brando, vierge, Fondatrice de la Congrégation des Soeurs victimes expiatrices de Jésus-Sacrement; Eugenia Ravasco, vierge, Fondatrice de la Congrégation des Filles des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie; Maria Domenica Mantovani, vierge, Co-fondatrice de l'Institut des Petites Soeurs de la Sainte-Famille; Giulia Salzano, vierge, Fondatrice de la Congrégation des Soeurs catéchistes du Sacré-Coeur.

2. "Ceux-là (ces signes) ont été mis par écrit... pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom" (Jn 20, 31). La Bonne Nouvelle est un message universel destiné aux hommes de tous les temps. Il est personnellement adressé à chacun et demande à être traduit concrètement dans la vie. Lorsque les chrétiens deviennent des "évangiles vivants", ils se transforment en "signes" éloquents de la miséricorde du Seigneur et leur témoignage atteint plus facilement le cæur des personnes. En tant qu'instruments dociles entre les mains de la Divine Providence, ils marquent profondément l'histoire. C'est ce qui s'est produit pour ces six nouveaux bienheureux, qui proviennent de la chère Italie, une terre féconde en saints.

3. Le bienheureux Jacques Alberione comprit la nécessité de faire connaître Jésus-Christ, Chemin, Vérité et Vie, "aux hommes de notre temps, par les moyens de notre temps" - comme il aimait à dire -, et il s'inspira de l'Apôtre Paul, qu'il définissait "le théologien et l'architecte de l'Eglise", demeurant toujours docile et fidèle au Magistère du Successeur de Pierre, "phare" de vérité dans un monde souvent privé de solides références à des idéaux. "Que ce soit un groupe de saints qui utilise ces moyens", aimait à répéter cet apôtre des temps nouveaux.

Quel formidable héritage laisse-t-il à sa Famille religieuse! Puissent ses fils et ses filles spirituelles conserver intact l'esprit des origines, pour répondre de façon adaptée aux exigences de l'évangélisation du monde d'aujourd'hui.

4. C'est à une époque et dans un contexte différents que resplendit la sainteté du bienheureux Marco d'Aviano, dans l'âme duquel brûlait le désir de prière, de silence, d'adoration du mystère de Dieu. Ce contemplatif itinérant sur les routes d'Europe fut au centre d'un vaste renouvellement spirituel, grâce à une courageuse prédication accompagnée de nombreux prodiges. Prophète désarmé de la miséricorde divine, il fut poussé par les circonstances à s'engager activement pour défendre la liberté et l'unité de l'Europe chrétienne. Le bienheureux Marco d'Aviano rappelle au continent européen, qui s'ouvre en ces années à de nouvelles perspectives de coopération, que son unité sera plus solide si elle se fonde sur les racines chrétiennes communes.

5. Ce que Dieu a accompli à travers Maria Cristina Brando est surprenant. Elle possède une spiritualité eucharistique et expiatrice, qui se partage en deux voies, comme "deux branches qui partent du même tronc":  l'amour de Dieu et l'amour pour le prochain. Le désir de prendre part à la passion du Christ est comme "transvasé" dans ses oeuvres éducatives, qui ont pour objectif de rendre les personnes conscientes de leur dignité et de leur permettre de s'ouvrir à l'amour miséricordieux du Seigneur.

6. La bienheureuse Eugenia Ravasco se consacra entièrement à la diffusion de l'amour pour les Coeurs du Christ et de Marie. En contemplant ces deux Coeurs, elle se passionna pour le service du prochain et donna sa vie avec joie pour les jeunes et les pauvres. Elle sut s'ouvrir avec clairvoyance aux urgences missionnaires, en consacrant une attention particulière à ceux qui étaient "loin" de l'Eglise.

L'expression:  "faire le bien par amour du Coeur de Jésus" et "brûler du désir du bien des autres, en particulier de la jeunesse", résume bien son charisme, qu'elle a légué à son Institut.

7. C'est dans le même sillage que se place la bienheureuse Maria Domenica Mantovani. Cette digne fille de la terre véronaise,  disciple du bienheureux Giuseppe Nascimbeni, s'inspira de la sainte Famille de Nazareth pour se faire "toute à tous", toujours attentive aux nécessités du "pauvre peuple". Sa façon d'être fidèle en toute circonstance, jusqu'au dernier souffle, à la volonté de Dieu,  par qui elle se sentait aimée et appelée,  fut  extraordinaire.  Quel bel exemple de sainteté pour chaque croyant!

8. Que dire, ensuite, de la bienheureuse Giulia Salzano? Anticipant l'avenir, elle fut une apôtre de la nouvelle évangélisation, dans laquelle elle unit l'action apostolique à la prière, offerte sans relâche en particulier pour la conversion des personnes "indifférentes".

Cette nouvelle bienheureuse nous encourage à persévérer dans la foi et à ne jamais perdre confiance en Dieu, qui fait tout. Appelés à être les apôtres des temps modernes, puissent les croyants s'inspirer également de la bienheureuse Giulia Salzano, "afin de communiquer à toutes les créatures la charité immen-se du Christ".

9. "Eternelle est la miséricorde de Dieu!", qui resplendit en chacun des nouveaux bienheureux. A travers eux, Dieu a accompli de grandes merveilles! O Seigneur, ta miséricorde est véritablement éternelle! Tu n'abandonnes pas celui qui a recours à Toi. En même temps que ces nouveaux bienheureux, avec une dévotion filiale, nous te répétons:  Jésus, en Toi je place ma confiance! "Iesu, ufam Tobie!":  les paroles de sainte Faustine Kowalska.

Aide-nous, Marie, Mère de la Miséricorde, à proclamer à travers notre existence que "la miséricorde de Dieu est éternelle". Maintenant et toujours. Amen! Alléluia!

© Copyright 2003 - Libreria Editrice Vaticana



Bienheureuse Eugénie Ravasco

fondatrice de l’Institut des Filles des Sacrés-Cœurs de Jésus et Marie ( 1900)

Béatifiée le 27 avril 2003  à Rome  par Jean Paul II.


"La bienheureuse Eugenia Ravasco se consacra entièrement à la diffusion de l'amour pour les Coeurs du Christ et de Marie. En contemplant ces deux Cœurs, elle se passionna pour le service du prochain et donna sa vie avec joie pour les jeunes et les pauvres. Elle sut s'ouvrir avec clairvoyance aux urgences missionnaires, en consacrant une attention particulière à ceux qui étaient 'loin' de l'Église. 

L'expression: 'faire le bien par amour du Cœur de Jésus' et 'brûler du désir du bien des autres, en particulier de la jeunesse', résume bien son charisme, qu'elle a légué à son Institut." 

(source: homélie du pape Jean-Paul II pour sa béatification)


À Gênes en Ligurie, l’an 1900, la bienheureuse Eugénie Ravasco, fondatrice de l’Institut des Filles des Sacrés-Cœurs de Jésus et Marie, à qui elle confia le soin de former les jeunes filles et de subvenir aux besoins des petits enfants malades.


Bl. Eugenia Ravasco

Eugenia Ravasco was born on 4 January 1845 in Milan, Italy, the third of Francesco Matteo and Carolina Mozzoni Frosconi’s six children. When she was three years old her mother died and her father moved to Genoa where his two brothers lived, taking with him his eldest son, Ambrose, and the youngest daughter, Elisa. Eugenia remained in Milan with her Aunt Marietta Anselmi, who became a second mother to her and carefully educated her in the faith.

In 1852, the family was reunited in Genoa and following her father’s death in March 1855, Eugenia went to live for some time with her uncle Luigi Ravasco and her aunt Elisa and their 10 children. Luigi Ravasco was careful to give his nephews and nieces a Christian upbringing. He was well aware of the anticlericalism on the rise in Italy at the time and of the efforts of the Freemasons, and was especially worried about Eugenia’s brother, Ambrose, who had come under the influence of this spreading problem.

From early adolescence, Eugenia was deeply influenced by her uncle’s responsible Christian example and his generosity towards the poor. Unlike her shy younger sister, Elisa, Eugenia was expansive and energetic and loved to serve others. Eucharistic worship, together with devotion to the Sacred Hearts of Jesus and Mary, became an essential part of her spirituality.

On 21 June 1855, Eugenia made her First Communion and Confirmation in St Ambrose’s Church and from that day on, whenever she passed a church she would enter it to pray. God was preparing her for greater things.

In December 1862, her Uncle died, leaving Eugenia with the responsibility of caring for the family. With the help of God and the advice of Canon Salvatore Magnasco, she valiantly faced the problems caused by her brother. Aunt Marietta joined Eugenia to help the family. Both made every effort to rescue Ambrose, but without success.

Although her aunt wanted her to marry, Eugenia prayed that the Lord would show her the path to take, since she felt a growing inner call to religious life. On 31 May 1863 she received an answer as she entered the Church of St Sabina to pray. Fr Giacinto Bianchi, an ardent missionary of the Sacred Heart, was celebrating Mass. When she heard him say to the faithful, “Is there no one out there who feels called to dedicate themselves to doing good for love of the Heart of Jesus?”, Eugenia understood that God was speaking to her, calling her to him through the Sacred Heart of Jesus.

Eugenia found a spiritual director to help her discern what she was feeling, and shortly thereafter she began to teach catechism in the parish church to the disadvantaged young girls of the city. Her aunt and those close to her were against this, especially because these girls were unmannered and street-wise. But Eugenia persevered, accepting with patience the humiliations that she received from all sides. Little by little, she won the young girls over, organizing day trips and games for them and gaining their trust. She reached out to the most uneducated, neglected girls who, left to themselves, were in danger of going down the same errant path as her brother Ambrose.

As time went on, Eugenia felt that God was calling her to found a religious order that would form “honest citizens in society and saints in Heaven”. Other young women had also joined her in this effort. On 6 December 1868, when she was 23 years old, she founded the religious congregation of the Sisters of the Sacred Hearts of Jesus and Mary. Canon (later Archbishop) Magnasco had prepared her carefully and she continued, together with the sisters, to teach catechism and to open schools.

Despite open hostility towards the Church and the activity of the Freemasons, Mother Eugenia opened in 1878 a school for girls to give them Christian instruction and to prepare “Christian teachers” for the future. She proved courageous in the face of the persecution and ridicule she received from the local press. She also gave particular attention to the dying, the imprisoned and those away from the Church. Notwithstanding her poor health, she travelled around Italy and to France and Switzerland, opening new communities and attracting religious vocations.

In 1882 the Congregation received diocesan approval and in 1884, together with her sisters, Mother Eugenia made her perpetual profession. She guided the foundations and her sisters with love and prudence, giving them as model the Sacred Hearts of Jesus and Mary. Her apostolic ideal in life was “to burn with the desire to do good to others, especially to youth”, and to “live in abbandonment to God and in the hands of Mary Immaculate”. Mother Eugenia Ravasco died on 30 December 1900 in Genoa, consumed by illness. And in 1909 the Congregation she founded received Pontifical approval.
Today the Congregation of the Sisters of the Sacred Hearts of Jesus and Mary (also known as the “Ravasco Institute”) are present in Albania, Italy, Switzerland, Argentina, Bolivia, Chile, Colombia, Mexico, Paraguay, Venezuela, Africa and the Philippines. They continue their work in schools, parishes and missions and are especially dedicated to serving youth and the needy and to promoting the dignity of women.

samedi 28 décembre 2013

CHESTERTON. « The Humour of King Herod »


The Humour of King Herod


IF I SAY that I have just been very much amused with a Nativity play of the fourteenth century it is still possible that I may be misunderstood. What is more important, some thousand years of very heroic history will be misunderstood too. It was one of the Coventry cycle of mediaeval plays, loosely called the Coventry Mysteries, similar to the Chester Mysteries and the Towneley Mysteries.


And I was not amused at the blasphemy of something badly done, but at a buffoonery uncommonly well done. But, as I said at the time, the educated seem to be very ignorant of this fine mediaeval fun. When I mentioned the Coventry Mystery many ladies and gentlemen thought it was a murder in the police news. At the best, they supposed it to be the title of a detective story. Even upon a hint of history they could only recall the story of Godiva; which might be called rather a revelation than a mystery.

Now I always read police news and I sometimes write detective stories; nor am I at all ashamed of doing either. But I think the popular art of the past was perhaps a little more cheerful than that of the present. And in seeing this Bethlehem drama I felt that good news might perhaps be as dramatic as bad news; and that it was possibly as thrilling to hear that a child is born as to hear that a man is murdered. 

Doubtless there are some sentimental people who like these old plays merely because they are old. My own sentiment could be more truly stated by saying that I like them because they are new. They are new in the imaginative sense, making us feel as if the first star were leading us to the first child. 

But they are also new in the historical sense, to most people, owing to that break in our history which makes the Elizabethans seem not merely to have discovered the new world but invented the old one. Nobody could see this mediaeval play without realizing that the Elizabethan was rather the end than the beginning of a tradition; the crown and not the cradle of the drama. 

Many things that modern critics call peculiarly Elizabethan are in fact peculiarly mediaeval. For instance, that the same stage could be the place where meet the extremes of tragedy and comedy, or rather farce. That daring mixture is always made a point of contrast between the Shakespearean play and the Greek play or the French classical play. But it is a point of similarity, or rather identity, between the Shakespearean play and the miracle play. 

Nothing could be more bitterly tragic than the scene in this Nativity drama, in which the mothers sing a lullaby to the children they think they have brought into safety the moment before the soldiers of Herod rush in and butcher them screaming on the stage. Nothing could be more broadly farcical than the scene in which King Herod himself pretends that he has manufactured the thunderstorm. 

In one sense, indeed, the old religious play was far bolder in its burlesque than the more modern play. Shakespeare did not express the unrest of King Claudius by making him fall over his own cloak. He did not convey his disdain for tyranny by letting Macbeth appear with his crown on one side. This was partly no doubt an improvement in dramatic art; but it was partly also, I think, a weakening of democratic satire. 

Shakespeare's clowns are philosophers, geniuses, demigods; but Shakespeare's clowns are clowns. Shakespeare's kings may be usurpers, murderers, monsters; but Shakespeare's kings are kings. But in this old devotional drama the king is the clown. He is treated not so much with disdain as with derision; not so much with a bitter smile as with a broad grin. A cat may not only look at a king but laugh at a king; like the mythical Cheshire cat, an ancient cat as terrible as a tiger and grinning like a gargoyle. But that Cheshire cat has presumably vanished with the Chester Mysteries, the counterpart of these Coventry Mysteries; it has vanished with the age and art of gargoyles. 

In other words, that popular simplicity that could see wrongful power as something pantomimically absurd, a thing for practical jokes, has since been sophisticated by a process none the less sad because it is slow and subtle. It begins in the Elizabethans in an innocent and indefinable form. It is merely the sense that, though Macbeth may get his crown crookedly, he must not actually wear it crooked. It is the sense that, though Claudius may fall from his throne, he must not actually fall over his footstool. 

It ended in the nineteenth century in many refined and ingenuous forms; in a tendency to find all fun in the ignorant or criminal classes; in dialect or the dropping of aitches. It was a sort of satirical slumming. There was a new shade in the comparison of the coster with the cat; a coster could look at a king and might conceivably laugh at a king; but most contemporary art and literature, was occupied in laughing at the coster. 

Even in the long lifetime of a good comic paper like Punch we can trace the change from jokes against the palace to jokes against the public-house. The difference is perhaps more delicate; it is rather that the refined classes are a subject for refined comedy; and only the con1mon people a subject for common farce. It is correct to call this refinement modern; yet it is not quite correct to call it contemporary. All through the Victorian time the joke was pointed more against the poor and less against the powerful; but the revolution which ended the long Victorian peace has shaken this Victorian patronage. The great war which has brought so many ancient realities to the surface has re-enacted before our eyes the Miracle Play of Coventry. 

We have seen a real King Herod claiming the thunders of the throne of God, and answered by the thunder not merely of human wrath but of primitive human laughter. He has done murder by proclamations, and he has been answered by caricatures. He has made a massacre of children, and been made a figure of fun in a Christmas pantomime for the pleasure of other children. Precisely because his crime is tragic, his punishment is comic; the old popular paradox has returned.

~G.K. Chesterton: The Uses of Diversity.

SOURCE : http://gkcdaily.blogspot.ca/2013/12/the-humour-of-king-herod.html

lundi 23 décembre 2013

Saint BERNARD : Cinq sermons pour le jour de NOËL


PREMIER SERMON POUR LE JOUR DE NOËL. 

Les fontaines du Sauveur.


1. C'est un grand jour, mes frères, que le jour de la naissance de Notre-Seigneur, mais il est plus court que les autres et me force de vous parler moins longuement. Ne vous étonnez pas que j'abrége mes paroles quand Dieu le Père a lui-même diminué son Verbe. Voulez-vous savoir combien était grand celui qu'il a fait petit ? écoutez comment ce Verbe parle de lui-même a Je remplis le ciel et la terre (Jerem. XXIII, 24). » Or, aujourd'hui il s'est fait chair, et on l'a déposé dans une étroite étable. «Vous êtes Dieu, lui dit le Prophète, vous l'êtes dès le commencement des siècles, et vous le serez jusqu'à la fin (Psal. LXXXIX, 29), » et voilà qu'il est devenu un enfant d'un jour.. Dans quel but, mes frères, pourquoi s'est-il anéanti, s'est-il humilié, s'est-il rapetissé de la sorte, lui le Seigneur de toute majesté, sinon pour que vous fissiez de même? Il commence dès maintenant à prêcher d'exemple ce qu'il doit plus tard enseigner de bouche, et à dire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (Matt. XI, 29). » En sorte que celui qui a dit que «Jésus a commencé par agir avant d'enseigner (Act. X, 1),» se trouve n'avoir rien dit que de vrai. Je vous en prie donc de toutes mes forces, mes frères, ne permettez pas qu'un si précieux modèle se soit en vain placé sous vos yeux, façonnez-vous sur lui, et renouvelez-vous au fond même de votre âme (Eph. IV, 23). Livrez-vous à l'étude de l'humilité, qui est le fondement et la gardienne de toutes les vertus; marchez sur ses pas, elle seule peut sauver vos âmes. D'ailleurs, est-il rien de plus indigne, rien de plus détestable et qui mérite de plus grands châtiments que d'entreprendre de s'élever sur la terre, quand on voit le Dieu même du ciel devenu tout petit Enfant ? il est d'une intolérable impudence, pour un misérable ver de terre, de s'enfler et de se grandir quand la majesté de Dieu même se réduit à néant.

2. Voilà donc pourquoi, il s'est anéanti en prenant la forme de l'esclave, lui qui était par sa forme égal à Dieu le Père; mais s'il s'est anéanti, c'est comme puissance et comme majesté, non point en tant que bon et miséricordieux. En effet, que dit l'Apôtre? « La bonté et l'humanité de Dieu, notre Sauveur, a paru dans le monde ( Tit. III , 4). » La puissance avait paru dans la création du monde, sa sagesse dans la manière dont il est gouverné, mais c'est surtout aujourd'hui dans son humanité que sa bonté et sa miséricorde se montrent à nous. Les Juifs avaient vu sa puissance éclater dans les prodiges et dans les miracles, aussi lisons-nous dans la loi ces paroles : « C'est moi qui suis le Seigneur, oui, c'est moi. » Les philosophes ont pu aussi par leurs propres yeux constater bien souvent quelle est sa majesté, car l'Apôtre a dit : « Ils ont connu ce qui peut se découvrir de Dieu (Rom. I, 19).» Mais d'un côté les Juifs tremblaient à la pensée de sa puissance, et les philosophes étaient écrasés, dans leurs études sur Dieu, par le poids de sa gloire. La puissance commande la soumission; la majesté, l'admiration; ni l'une ni l'autre ne commandait l'imitation. Montrez-nous donc, Seigneur, votre bonté que l'homme créé à votre image puisse imiter, car nous ne pouvons point imiter et ne devons pas vous envier votre majesté, votre puissance et votre sagesse. Jusques à quand votre miséricorde demeurera-t-elle à l'étroit au milieu des anges, et n'avez-vous que votre justice à montrer au genre humain tout entier ? «Seigneur, votre miséricorde est grande dans les cieux, et votre vérité l'est de la terre jusqu'aux nues (Psal. XXXV, 6), » et condamne également la terre tout entière et toutes les puissances de l'air. Que votre miséricorde étende son empire, qu'elle porte plus loin les pieux et les colonnes de la vérité, qu'elle agrandisse son bien et qu'elle atteigne d'un bout du monde à l'autre, avec force et dispose tout avec douceur. Seigneur, votre sein est resserré par le jugement, dénouez votre ceinture, et venez à nous ruisselant de miséricorde et débordant de charité.

3. Que crains-tu, ô homme, pourquoi trembles-tu à la pensée de la présence du Seigneur qui vient ? S'il vient, ce n'est pas pour te juger, mais pour te sauver. Jadis un de ses esclaves infidèles te persuada de lui dérober furtivement sa couronne et de ceindre ton front de son diadème. Pris sur le fait, tu avais tout à craindre, tu devais chercher à te soustraire à sa vue, d'autant plus que peut-être déjà le glaive flamboyait dans sa main. Mais aujourd'hui, dans le lieu de ton exil, là même où tu manges un pain arrosé de tes sueurs, un cri a retenti dans toute la contrée, le dominateur arrive. Où fuir le souffle de ses lèvres, où te cacher de sa présence ? Non, non, ne t'enfuis point, n'aie pas peur. Il ne vient pas les armes à la main, il ne veut point te punir, mais te sauver. Bien plus, pour que tu ne puisses dire encore : «J'ai entendu votre voix et je me suis caché (Gen. III, 10), » il vient aujourd'hui sous les traits d'un tout petit enfant qui, bien loin de parler, ne fait entendre que des vagissements plus touchants que terribles, du moins pour toi, sinon pour tout autre. Il s'est fait tout petit enfant, une Vierge mère enveloppe ses membres délicats de langes, peux-tu trembler encore ?Reconnais du moins à ces signes qu'il est venu, non pour te perdre, mais pour te sauver, non pour te garrotter, mais pour t'arracher à tes chaînes. Déjà même il lutte contre tes ennemis, déjà, cet enfant, qui n'est rien moins que la vertu et la sagesse de Dieu, foule de son pied le cou des grands et des superbes.

4. Tu comptes deux ennemis, la mort et le péché; c'est-à-dire la mort du corps et celle de l'âme. II vient pour les terrasser tous les deux et pour te délivrer de leurs mains, n'aie donc point peur. Et d'abord, il a commencé par vaincre le péché dans sa propre personne, en prenant la nature humaine sans en prendre la souillure. Le péché subit une éclatante défaite et se vit en effet complètement terrassé le jour où la nature humaine, qu'il se glorifiait d'avoir asservie et infectée tout entière de sa présence, se trouva, dans le Christ, complètement soustraite à son empire. Dès ce moment-là le Christ s'est mis à la poursuite de tes ennemis, et s'est rendu maître d'eux, et il ne s'est donné de cesse qu'il les ait anéantis. Ainsi il s'est attaqué au péché dans toute sa conduite, le harcelant par ses paroles et par ses exemples; il l'a chargé de chaînes dans sa passion, comme le fort armé de l'Evangile, et jeté au vent tout ce qui est à lui. Puis, continuant ses triomphes, il vainc la mort en lui-même d'abord, le jour où il ressuscite le premier de ceux qui dorment dans le sépulcre, le premier né d'entre les morts; ensuite il se prépare à la terrasser également en nous tous, le jour où il rappellera nos corps mortels à la vie, et portera le dernier coup à la mort elle-même. Voilà pourquoi il se revêtit de gloire en ressuscitant, non plus de langes comme il en avait pris à sa naissance. Voilà pourquoi celui qui commença par laisser flotter les pans de sa miséricorde et ne jugea personne, les releva à sa résurrection, et semble les avoir serrés contre lui en se ceignant les reins de la ceinture de la justice ; c'est que maintenant il se prépare au jugement qui doit avoir lieu le jour de notre résurrection. Il a donc commencé à venir sous les traits d'un tout petit enfant pour prodiguer la miséricorde, il voulait qu'elle devançât le jugement dernier, afin d'en tempérer la sévère justice.

5. Mais s'il vient à nous sous la forme d'un petit enfant, il ne s'en suit point qu'il ne nous apporte et ne nous donne rien que de petit. Si vous me demandez ce qu'il nous apporte, je vous répondrai qu'avant tout, il vous apporte la miséricorde par laquelle, selon l'Apôtre, « Il nous a sauvés ( Tit. III, 5). » Car il ne fit pas de bien seulement à ceux qu'il trouva sur la terre quand il y arriva, mais, semblable à une fontaine qu'on ne peut jamais épuiser, Jésus-Christ, Notre-Seigneur, est pour nous une source où nous sommes lavés, comme il est écrit: « Il nous a aimés et nous a lavés de nos péchés dans son sang (I Apoc. I, 5). » Mais l'eau ne sert pas seulement à laver nos souillures, elle étanche aussi notre soif; voilà pourquoi le sage après avoir dit: « Heureux l'homme qui demeure appliqué à la sagesse et qui s'exerce à pratiquer la vertu (Eccl. XIV, 22), ajoute-t-il : Elle lui fera boire l'eau du salut (Ibi. XV, 2),» car la sagesse de la chair est une mort et celle du monde est ennemie de Dieu; il n'y a que la sagesse de Dieu qui soit salutaire et qui, selon saint Jacques, «d'abord est chaste, et en second lieu amie de la paix ( Jac. III, 17). » Au contraire, la sagesse de la chair est amie du plaisir et n'a rien de modeste; celle du monde aime le tumulte et n'a rien de pacifique. Quant à la sagesse qui vient de Dieu, elle est chaste avant tout, ne recherche point son avantage, mais les intérêts de Jésus-Christ, et ne porte point les hommes à faire leur volonté, mais à considérer quelle est celle de Dieu; ensuite elle est pacifique, c'est-à-dire que, bien loin d'abonder dans son propre sens, elle préfère se ranger à la manière de voir et aux conseils d'autrui.

6. En troisième lieu, l'eau sert à l'arrosage, or ce dont les nouvelles plantations ont le plus besoin, c'est précisément d'être arrosées, car faute d'eau, où elles languissent, ou même elles périssent tout à fait de sécheresse. Que ceux donc qui ont semé la semence des bonnes oeuvres puisent de l'eau de la dévotion, s'ils veulent que leur jardin de la bonne vie, arrosé des eaux de la grâce, se fasse remarquer par sa verdure continuelle, au lieu d'être brûlé par la sécheresse. C'est pour eux que le Prophète fait cette prière : « Que votre holocauste soit gras (Psal. XIX, 4). » De même, c'est à la louange d'Aaron que nous voyons écrit dans les saintes Lettres, que le feu dévorait tous les jours son sacrifice. Or, toutes ces expressions ne signifient pas autre chose, sinon que toutes nos bonnes oeuvres doivent être assaisonnées d'une dévotion pleine de ferveur, et de la douceur de la grâce spirituelle. Pourrons-nous trouver la quatrième fontaine qui nous rendra ce paradis charmant que quatre sources arrosaient? Car, si nous avons perdu tout espoir de recouvrer le paradis de la terre, comment pourrions-nous conserver l'espérance de posséder celui du ciel? «En effet, si vous ne me croyez pas, est-il dit, lorsque je vous parle des choses de la terre, comment me croirez-vous quand je vous parlerai de celles du ciel. (Joan. III, 12)? » Or, puisque la vue des choses présentes vous fait espérer plus fermement les choses futures, nous avons un paradis bien meilleur et bien plus agréable que celui de nos premiers parents; car notre paradis à nous, c'est notre Seigneur Jésus-Christ. Nous avons déjà trouvé trois fontaines en lui; cherchons quelle est la quatrième Nous avons la fontaine de la miséricorde, dont les eaux de pardon lavent nos souillures; nous avons celle de la sagesse, dont les eaux de discrétion servent à étancher notre soif ; nous avons enfin celle de la grâce, dont les eaux de dévotion arrosent les plantes de nos bonnes oeuvres : cherchons maintenant de l'eau bouillante, les eaux du zèle, pour faire cuire nos aliments. Ce sont, en effet, les eaux bouillantes de la charité qui font cuire et assaisonnent nos affections. Voilà pourquoi le Prophète disait : « Mon coeur s'est échauffé au dedans de moi, et tandis que j'étais en méditation, il était embrasé par le feu (Psal. XXXVIII, 4). » Et encore : « Le zèle de votre demeure me consume (Psal. LX, 10). » En effet, quiconque est amené par la douceur de la dévotion à l'amour de la justice, est conduit par la ferveur de la charité à la haine de l'iniquité. Ne pensez-vous point que 'est de ces fontaines que parlait le Prophète quand il disait : « Vous puiserez de l'eau avec joie aux fontaines du Sauveur ( Isa. XII, 3)?» Si vous voulez vous convaincre qu'en cet endroit ses promesses ont rapport à la vie présente, non point à la vie future, veuillez remarquer la suite de son discours : « Et pleins de joie, dit-il, vous vous écrierez alors, chantez les louanges du Seigneur, et invoquez son nom ( Isa. XII, 4.)» En effet, l'invocation n'a rapport qu'au temps présent, selon ce qui est écrit : « Invoquez-moi au jour de la tribulation (Psal. XLIX, 15). »

7. De ces quatre fontaines (a), il y en a trois qui semblent convenir proprement aux trois ordres de l'Eglise. En effet, le premier état est commun à tous les fidèles; attendu que tous nous faisons encore bien des fautes et que tous, par conséquent, nous avons bien besoin des eaux de la fontaine de miséricorde pour nous purifier de la souillure de nos péchés. « Tous, dit en effet PAp8tre, nous sommes pécheurs et avons besoin de la gloire de Dieu (Rom. III, 23). » Oui, tous, tant que nous sommes, prélats, célibataires et hommes mariés, « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes (I Joan. I, 8). » Mais si personne n'est exempt de souillure, tout le monde a donc besoin de miséricorde; aussi Noë, Daniel et Job, doivent-ils courir à cette fontaine avec la même ardeur ? Au reste, Job peut rechercher la fontaine de la sagesse, car il se douve au milieu des filets de l'ennemi, et il serait bien surprenant qu'il pût échapper à toute espèce de péchés. Quant à Daniel, c'est à la fontaine de la grâce qu'il doit courir, car il a besoin de la grâce de la dévotion. pour engraisser les couvres de pénitence et les fatigues de l'abstinence. Quant à nous, ce qui nous importe le plus, c'est de faire toutes nos actions en esprit de joie: «Car Dieu aime celui qui donne avec joie (II Cor. IX, 7).» Or, la terre où nous vivons est loin d'être fertile en cette sorte de moisson qu'on appelle une bonne vie; aussi se dessèche-t-elle bien vite, si on ne l'arrose souvent. Voilà pourquoi, dans l'Oraison dominicale, nous demandons cette grâce, sous le nom de notre pain quotidien. Et nous avons bien raison de le faire, si nous voulons échapper à cette terrible imprécation du Prophète «Qu'ils deviennent semblables à l'herbe qui pousse sur les toits et qui se sèche avant qu'on l'arrache (Psal. CXXVIII, 6). » Mais la fontaine du zèle convient plus particulièrement à Noël, parce que c'est aux prélats surtout qu'il appartient d'avoir du zèle.

8. Or, Jésus-Christ montre en lui ces quatre fontaines à tous ceux qui comptent encore au nombre des vivants. Quant à la cinquième, après laquelle le Prophète soupirait en ces termes: » Mon âme est dévorée du désir du Seigneur, comme par les ardeurs de la soif (Psal. XLI, 2), » c'est la fontaine de la vie que le Christ nous promet après la mort. Peut-être sont-ce ces- quatre fontaines que représentent les quatre plaies que le Sauveur reçut pendant qu'il était encore vivant sur la croix ; la cinquième serait figurée par le coup de lance qui lui perça le coeur après qu'il eût expiré. Il vivait encore quand on lui perça les pieds et les mains, pour nous ouvrir, pendant notre vie, quatre fontaines qui coulassent de lui: il reçut la cinquième plaie après avoir rendu le dernier soupir, afin de nous ouvrir en lui, après sa mort, une cinquième fontaine. Mais, pendant que nous approfondissons le mystère de la naissance du Sauveur, nous voilà conduits à parler de celui de la passion. Après tout, il n'y a rien d'étonnant que nous cherchions dans la passion ce qu'il nous a apporté dans sa naissance, car c'est alors que les cordons de la bourse qui renfermait le pria de notre rédemption, ayant été coupés, les trésors qu'elle renfermait se répandirent sur la terre.

a Consulter le quatre-vingt-seizième des Sermons divers, où saint Bernard donne une autre explication de ces quatre fontaines.

DEUXIÈME SERMON POUR LA FÊTE DE NOEL. 

Les trois principales œuvres de Dieu et ses trois mélanges.


1. « Les oeuvres du Seigneur sont grandes (Psal. CX, 2), » dit le prophète David. Il est vrai, mes frères, que ses oeuvres sont grandes, car il est grand lui-même ; mais celles de ses œuvres qui le sont davantage, sont celles qui ont rapport à nous; c'est ce qui fait dire au même Prophète : « Le Seigneur a fait pour nous de grandes choses (Psal. CXXV, 3). » Les plus belles et celles qui nous parlent le plus éloquemment, c'est, dans le principe, notre création; maintenant notre rédemption; et plus tard notre glorification. Ah ! Seigneur, que de grandes choses vous avez donc faites dans chacun de nous ! C'est bien à vous qu'il convient d'annoncer à votre peuple la vertu de vos œuvres ; pour nous, nous dirons à haute voix quelles sont ces oeuvres. Il faut remarquer, mes frères, un triple mélange dans ces trois merveilles d'une opération céleste et d'une vertu divine. Dans la première de ses oeuvres, qui est l'oeuvre de la création, Dieu a façonné l'homme du limon de la terre, et lui a soufflé sur la face un esprit de vie. Quel artisan est-ce là, quel ajusteur de choses différentes, qui a pu, à sa volonté, unir si étroitement entre eux le limon de la terre et un esprit de vie! Quant au limon, il était déjà créé auparavant, au moment où Dieu fit dès le principe le ciel et la terre: mais l'esprit, il n'a point été créé en commun avec le reste, il le fut à part : Il ne se trouve point compris dans la masse, mais il est inspiré par une sorte de particulière excellence. Reconnais, 8 homme, ta dignité, reconnais la gloire de ta condition d'homme. Tu as le corps de commun avec l'univers, car il convenait que celui qui fut établi sur toute la masse des choses corporelles eût avec elles quelque point de ressemblance; mais tu as quelque chose de plus élevé et qui ne permet pas de te confondre avec le reste des créatures. Tu es un composé, une alliance d'un corps et d'une âme; le premier a été pétri des mains de son auteur, l'autre a été inspirée de sa bouche.

2. Mais à qui importe ce mélange? A qui cette union profite-t-elle? Car, selon la sagesse des enfants du siècle, lorsque les rangs inférieurs de la société s'unissent aux rangs plus élevés, il n'y a que ceux qui sont au pouvoir qui profitent de cette alliance, ils font du bas peuple l'usage qui leur plaît. Le plus fort écrase celui qui l'est moins que lui, le savant se rit de l'ignorant, l'homme rusé se joue de l'homme simple, et le puissant u'a que du dédain pour le faible. Il n'en est pas ainsi dans ce que vous faites, ô mon Dieu, il n'y a rien de pareil dans vos rapprochements; ce n'est point pour cela, que vous avez uni l'esprit au limon, quelque chose de sublime à quelque chose de bien humble, une créature digne d'estime et excellente à la matière abjecte et inutile. Qui de vous, mes frères, ne sent combien l'âme l'emporte sur le corps? Est-ce que sans l'âme, le corps ne serait point un tronc insensible? C'est elle qui lui donne la beauté et l'accroissement; c'est par elle que l'œil voit, et que la langue profère des paroles; en un mot, l'âme est le siège de tous nos sens. Aussi ce que m'inspire une telle union, c'est la charité; l'obligation que je lis à la première page de notre propre condition, c'est la charité; ce que, dès le commencement, la main infiniment aimable du Créateur me place devant les yeux, c'est la charité.

3. Assurément, mes frères, c'était une admirable alliance que celle-là, mais il eût fallu qu'elle fût durable. Mais, hélas! quoique marquée du sceau de Dieu, car Dieu avait créé l'homme à son image et à sa ressemblance, le sceau est rompu, et cette union est dissoute. Un détestable brigand est venu, qui a brisé ce sceau, dont l'empreinte était chaude encore, et l'homme, dans son malheur perdant sa ressemblance avec Dieu, devint semblable aux bêtes de somme. Ainsi, le Seigneur a créé l'homme droit, selon ce qui est dit de cette ressemblance dans le Psalmiste : « Le Seigneur notre Dieu est plein de droiture, et il n'y a point d'iniquité en lui (Psal. XCI, 13). » Il le fit aussi juste et véridique, comme il est lui-même, justice et vérité, et cette union ne pouvait être rompue tant que le sceau en serait demeuré entier. Mais un faussaire est survenu, qui promit un sceau meilleur aux hommes ignorants, et, ô infortune, ô malheur, il a brisé le sceau imprimé de la main de Dieu même. «Vous serez, leur dit-il, comme des dieux, et vous saurez le bien. et mal (Gen. III, 5). » O méchant, ô pervers, pourquoi leur parler de cette ressemblance de savoir ? Qu'ils soient comme des dieux, droits et justes; qu'à l'exemple de Dieu, en qui il n'y a point de péché, ils soient pleins de véracité, car tant que ce cachet demeurera intact en eux, cette union persévérera. Nous savons malheureusement aujourd'hui, par notre propre expérience, ce que valent les conseils que la perversité du diable nous a donnés. Le sceau divin étant rompu, il s'en est suivi pour nous, une séparation pleine d'amertume, un divorce rempli de tristesse. Qu'est devenue aujourd'hui cette promesse : « Vous ne mourrez point? » Nous sommes tous sujets à la mort, et il n'y a pas d'homme qui vive et qui ne doive ressentir les atteintes du trépas.

4. Mais quoi, Seigneur Dieu, ne réparerez-vous jamais votre ouvrage, et ne lui sera-t-il jamais donné de se relever de sa chute? Il n'y a que celui qui a fait une chose qui puisse la refaire, aussi le Seigneur s'est-il écrié : je vais me lever maintenant à cause de la misère de ceux qui sont sans secours et à cause des gémissements des pauvres; je les sauverai et je les placerai en lieu sûr (Psal. XI, 6, 7), en sorte que son ennemi ne gagnera rien à l'attaquer, et le méchant ne pourra lui nuire (Psal. LXXXVIII, 23). Je vais donc faire un nouveau mélange, où j'imprimerai plus clairement et plus profondément mon cachet, ce cachet qui n'est pas seulement fait à mon image, mais qui est mon image même, la splendeur de ma gloire, la figure de ma substance, qui n'a point été créé, mais que j'ai engendré avant tous les siècles. N'ayez pas peur qu'il soit brisé comme l'autre l'a été, car le Prophète a dit : « Ma force s'est desséchée comme un tesson (Psal. XXII, 16), » mais comme un tesson que le marteau de l'univers entier ne saurait rompre. Mais si le premier mélange se compose de deux éléments, le second en compte trois, et nous rappelle ainsi qu'il a quelque rapport avec le mystère de la Trinité. Ce sont, le verbe qui dès le commencement était en Dieu et était Dieu ; l'âme, qui a été créée de rien, et qui n'était point avant d'être créée; le corps, tiré exempt de corruption par un art divin de la masse même de corruption, et tel que nul corps n'existait auparavant; voilà quels sont les éléments qui concourent à former une seule personne par des liens indissolubles. Or nous avons là trois actes distincts de puissance : ce qui n'était point a été créé; ce qui avait péri a été réparé; et ce qui était plus élevé que les anges mêmes s'est abaissé un peu au dessous d'eux. Voilà les trois mesures de farine de l'Evangile (Matt. XIII, 21), qui fermentent ensemble et deviennent le pain des anges dont l'homme se nourrit, le pain qui fortifie son cœur. Heureuse et bénie entre toutes les femmes, celle qui a mêlé à ces trois mesures de farine le levain de la foi; c'est en effet par la foi qu'elle a conçu et par la foi qu'elle a enfanté, selon ces paroles d'Elisabeth : «Vous êtes bienheureuse d'avoir cru, parce que les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur s'accompliront en vous (Luc. I, 45). » Ne soyez pas surpris si je vous dis que c'est par le moyen de sa foi que le Verbe s'est uni à un corps, puisque c'est du corps même de Marie qu'il a tiré le sien. Ce qu'on dit de la ressemblance du royaume des cieux, au sujet de ces trois mesures, n'empêche point que l'explication que j'en donne ici ne soit exacte; rien ne s'oppose évidemment à ce qu'on compare le royaume du ciel à la foi de Marie, puisqu'elle a servi à le réparer.

5. Il ne saurait exister de créature qui puisse rompre le lien de cette union, car le prince de ce mande ne peut rien sur le Christ, et saint Jean lui-même n'est point digne de dénouer les cordons de ses souliers. Et pourtant, il faudra un jour que ces liens soient brisés, sans cela ce qui est brisé maintenant ne saurait être réparé. A quoi peut servir un pain qui n'est point entamé, un trésor enfoui, une sagesse qui se cache ? Saint Jean avait bien raison de pleurer (Apoc. V), parce qu'il ne se trouvait personne pour ouvrir le livre et rompre les sceaux dont il était fermé, car tant qu'il demeure fermé, nul de nous ne saurait arriver à la science de Dieu. Mais ouvrez-le vous-même, Agneau de Dieu, vous qui êtes la vraie mansuétude: livrez aux Juifs vos pieds et vos mains pour qu'ils les ouvrent afin d'en faire tomber les trésors de salut et les richesses de rédemption qu'ils recèlent. Rompez, Seigneur, votre pain aux hommes qui en sont affamés; il n'y a que vous qui puissiez le rompre, vous qui seul êtes capable de tenir bon et de raffermir ce qui est rompu, seul vous avez le pouvoir, dans cette fraction, de déposer la vie pour la reprendre quand il vous plaira. Par un effet de votre miséricorde, renversez en quelque façon ce temple mais n'en dispersez point tout à fait les matériaux. Que le corps soit séparé de l'âme, mais que le Verbe conserve votre chair incorruptible et votre âme en pleine liberté, en sorte que seule, au milieu des morts, elle soit libre dans ses actions, tire de leur prison les âmes qui y sont enchaînées et emmène avec elle celles qui sont assises à l'ombre et dans les ténèbres de la mort. Que votre âme sainte se sépare de son corps immaculé, mais pour le reprendre trois jours après. Que le Christ meure pour faire mourir la mort même, et que la vie des hommes ressuscite ensuite avec lui quand il sortira lui-même du tombeau. C'est en effet ce qui a eu lieu, mes bien chers frères, et nous nous réjouissons qu'il en ait été ainsi. Cette mort a tué la mort, et nous renaissons à l'espérance de la vie après la résurrection de Jésus-Christ d'entre les morts.

6. Mais qui peut dire en quoi consistera le troisième mélange ? « L'oeil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu et le coeur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment (I Corinth. II, 9). » Ce sera le comble de tout, quand le Christ remettra le royaume à Dieu son Père et qu'ils seront deux non pas en une seule chair mais en un seul esprit. Car, si en prenant un corps, le Verbe s'est fait chair, à plus forte raison ne fera-t-il plus qu'un seul et même esprit avec lui quand il se sera réuni à Dieu. Dans l'union présenté se montre l'humilité qui en est le moyen, et même une humilité on ne peut plus grande; mais dans celle que nous attendons et qui fait l'objet de tous nos soupirs, se trouve pour nous, si toutefois nous en sommes dignes, le comble de la gloire. Si nous ne l'avons pas oublié, dans le premier mélange d'un corps et d'une âme, d'où résulte un homme, c'est la charité qui nous est recommandée; dans la seconde, ce qui éclate le plus, c'est l'humilité; car il n'y a que la vertu de l'humilité qui puisse réparer les ruines de la charité. Mais l'union d'une âme raisonnable à un corps formé du limon de la terre, n'est pas tout entière le fait de l'humilité, car ce n'est pas par suite de sa volonté propre qu'elle se trouve unie à un corps, mais elle y est envoyée en même temps qu'elle est créée et elle est créée en même temps qu'elle y est envoyée. Il n'en fut pas de mémé de cet Esprit souverain et infiniment bon, il ne s'unit à la chair sans souillure que parce qu'il l'a voulu. C'est donc avec raison que la- gloire du ciel suit la charité et l'humilité, puisque, d'un côté, sans la charité, tout ne sert de rien, et qu'il n'y a que ceux qui s'abaissent qui seront élevés (Luc. XIV, 11).

TROISIÈME SERMON POUR LE JOUR DE NOËL, 

Sur le lieu, le temps et les autres circonstances de la naissance de notre Seigneur.


1. Mes frères, je remarque dans la naissance de notre Seigneur deux (a) choses non-seulement diverses mais tout à fait différentes. D'abord l'enfant qui naît aujourd'hui est Dieu; sa mère est une vierge et une vierge qui enfante sans douleur. Une lumière toute nouvelle brille au ciel au milieu des ténèbres et un ange annonce une grande et joyeuse bonne nouvelle; l'armée céleste éclate en louanges; Dieu est glorifié et la paix est annoncée aux hommes de bonne volonté; des mages accourent à Bethléem et, trouvant que les choses sont comme on le leur a dit, ils vont les raconter à leurs compagnons; tous ceux qui en entendent parler sont dans l'admiration. Or, toutes ces choses, mes frères, et toutes celles qui ressemblent à celles-là, ne sont point le fait de la fragilité humaine, mais de la vertu de Dieu. Aujourd'hui les pauvres mêmes sont servis à la table du Seigneur, dans des vases d'or et d'argent, mais nous ne devons pas nous les attribuer, ce n'est pas pour nous, mais pour la nourriture et le breuvage qu'ils renferment que nous sommes servis dans des plats et dans des coupes d'or. Le sage nous dit : «faites bien attention, à ce qui vous est servi (Prov. XXIII, 1). » Pour moi, je regarde comme étant pour moi le temps et le lieu de la naissance du Sauveur„ la faiblesse de son corps enfantin, ses vagissements et ses larmes, de même que la pauvreté et les veilles des Mages à qui les premiers cette naissance est annoncée. Oui, tout cela est à moi, c'est pour moi qu'il en est ainsi, c'est à moi que ces choses sont servies, à moi quelles sont proposées à imiter. Le Christ est né en hiver, au milieu de la nuit. Dirons-nous que c'est par un effet du hasard que le maître de l'hiver et de l'été, le Seigneur du jour et de la nuit a voulu naître dans la plus inclémente des saisons et au milieu des ténèbres? Les autres enfants ne choisissent pas le moment de leur naissance, car à ce moment c'est à peine s'ils ont un souffle de vie; quant à la raison ils n'en peuvent faire usage, ils n'ont ni la liberté de choisir ni la faculté de délibérer. Mais pour Jésus-Christ, mes frères, quoiqu'il ne soit point (b) encore homme, cependant il était, dès le principe, en Dieu, il était Dieu, doué de la même sagesse et de la même puissance qu'aujourd'hui puisqu'il est la vertu et la sagesse même de Dieu. Or le fils de Dieu, qui était parfaitement le maître de choisir, pour naître, le moment qu'il voulait, préféra l'époque de l'année la plus dure pour un enfant qui vient au monde, et surtout pour l'enfant d'une femme pauvre, qui a à peine quelques langes pour envelopper ses membres et qui est forcée de le coucher dans une crèche. Dans un si grand dénuement, je ne vois pas qu'il ait été question de fourrures pour lui. Le premier Adam reçut un vêtement de peaux de bêtes, le second est enveloppé dans des langes. Ce n'est pas ainsi que le monde agit, il faut ou que Jésus se trompe ou que le monde soit dans l'erreur; mais comme on ne peut dire que la sagesse divine se trompe, il s'en suit que : « la prudence de la chair, qui n'est après tout qu'une véritable mort, est ennemie de Dieu (I Cor. III, 19), » et que la sagesse du siècle est bien nommée une folie. En effet, le Christ qui ne peut se tromper choisit ce qui mortifie le plus la chair : c'est donc ce qu'il y a de meilleur, de plus avantageux et de plus digne de nos préférences, et nous devons nous défier de toute personne qui nous enseignerait ou nous conseillerait le contraire, comme d'un véritable séducteur.

2. De plus il a voulu naître pendant la nuit. Où êtes-vous, ô hommes impudents, qui ne songez qu'à vous mettre en lumière? Le Christ a choisi ce qu'il trouve de plus salutaire, et vous, vous faites choix de ce qu'il réprouve. Qui de vous ou de lui est plus prudent? Qui a le jugement plus juste et plus sain? Le Christ garde le silence, il ne s'élève point, il ne s'exalte point, il ne se fait point valoir, mais un ange annonce sa naissance, et la troupe de l'armée céleste chante ses louanges. Pour vous , qui faites profession de suivre Jésus-Christ, cachez aussi le trésor que vous avez trouvé. Aimez à être ignoré, que votre louange sorte d'autres lèvres que des vôtres. De plus, le Christ vient au monde dans une étable. Or, n'est-ce pas celui qui a dit : « Toute la terre est à moi, avec tout ce qu'elle renferme (Psal. XLIX, 12)? » pourquoi donc fait-il choix d'une étable? Evidemment c'est pour condamner la gloire du monde, et réprouver la vanité du siècle. Sa langue ne peut pas encore proférer une parole, mais tout, en lui, crie, prêche, évangélise; il n'est point jusqu'à ses membres délicats, qui ne parlent bien haut; en tout, il blême, il renverse et réfute le jugement du siècle. En effet, quel est l'homme, si on lui donnait le choix, qui ne préférerait à la faiblesse de l'enfance, un corps plein de force et d'âge où l'intelligence est formée? O sagesse vraiment incarnée et voilée ! Et pourtant, mes frères, c'est là cet enfant promis jadis par Isaïe, qui sait rejeter ce qui est mal, et choisir ce qui est bon (Is. VII, 5). Les voluptés sensuelles sont donc un mal, et la mortification, un bien, puisque ce sage enfant, le Verbe enfant, réprouve les unes et choisit l'autre? Car le Verbe s'est fait chair, mais chair infirme, enfantine, délicate, impotente, enfin chair incapable de supporter la peine et la fatigue.

3. En effet, mes frères, le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous; dans le principe, lorsqu'il était en Dieu, il habitait au sein d'une lumière inaccessible (I Tim. VI, 1), et nul ne pouvait le contempler. Y a-t-il en effet personne qui ait pénétré les sentiments du Seigneur, et lui ait donné conseil (Is. XIV, 13) ? L'homme charnel ne saurait percevoir les choses de l'esprit de Dieu. Eh bien, qu'il les perçoive maintenant, car le Verbe s'est fait chair. S'il ne peut entendre que la chair, qu'il prête donc l'oreille à ce qu'il lui dit dans la chair, car le Verbe s'est fait chair. O homme, voilà que la sagesse s'est montrée dans la chair; elle était jadis cachée à tes regards, aujourd'hui elle sort de sa cachette et se met à la portée de tes sens de chair. Elle t'est annoncée d'une manière charnelle, si je puis m'exprimer ainsi : fuis le plaisir, car la mort (a) en garde le seuil; fais pénitence, car c'est par la pénitence que le royaume de Dieu s'approche de nous (Matth. III, 2). Voilà ce que te prêche cette étable, voilà ce que te crie cette crèche, voilà le langage que te font entendre les membres délicats d'un enfant, telle est la bonne nouvelle que t'annoncent ces vagissements et ces larmes. Car si Jésus-Christ verse des larmes, ce n'est point comme en versent les autres enfants ni pour la même raison. Chez eux,, c'est la souffrance qui les fait couler, chez lui, c'est l'amour. Ce sont des êtres passifs plutôt qu'actifs, car ils n'ont point encore l'usage de la volonté, et s'ils pleurent, c'est parce qu'ils souffrent; le Christ ne pleure que parce qu'il compatit; les autres enfants gémissent sous le poids du fardeau qui pèse sur tous les enfants d'Adam, Jésus pleure sur les péchés des enfants d'Adam, et un jour il répandra son sang pour ce qui fait aujourd'hui couler ses larmes. O dureté de mon coeur! oh! Dieu veuille que de même que le Verbe s'est fait chair, mon coeur devienne de chair! C'est d'ailleurs ce qu'il nous a promis par son Prophète en ces termes : « Je vous ôterai votre coeur de pierre et vous en donnerai un de chair (Ezech. XI, 19). »

4. Mes frères, les larmes du Christ me causent autant de honte que de douleur. Pendant que je prenais mes ébats dans la place publique, dans le secret de la chambre du Roi, j'étais frappé d'une sentence du mort. Son Fils unique l'entend et, déposant le diadème, il sort vêtu d'un sac, la tête couverte de cendre, et les pieds nus, pleurant et se lamentant de voir son esclave condamné à mort, je le vis tout-à-coup sortir de son palais, et, tout surpris de l'état nouveau pour moi où je l'aperçois, je lui en demande la cause, il me la dit. Que ferai-je ? continuerai-je à me livrer à mes jeux, insulterai-je ainsi à ses larmes ? Oui, c'est ce que je ferai, je ne me mettrai point à sa suite, et ne mêlerai point mes larmes aux siennes, si je ne suis qu'un insensé et un fou. Voilà pourquoi ses larmes me font rougir. Mais pourquoi m'inspireraient-elles de la crainte et de la douleur? C'est parce que je puis apprécier le degré de mon mal au prix du remède nécessaire pour le guérir. J'ignorais que je fusse malade, je me croyais même fort bien portant, et voilà qu'on envoie le Fils d'une Vierge, le Fils même du Très-Haut et qu'il est condamné à mort, pour que son précieux sang serve de baume à mes blessures. O homme ! reconnais là combien graves sont tes blessures, puisqu'il n'y a que celles de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui puissent les cicatriser. Assurément si elles n'eussent point causé ta mort et une mort éternelle, jamais le Fils de Dieu ne fût mort pour les guérir. Aussi ai-je honte, mes frères, de fermer les yeux sur ma propre douleur quand je vois que c'est à ce point que la majesté de Dieu y compatit elle-même. Oui, le Fils de Dieu compatit à tes maux, et pleure sur eux; et toi, ô homme, toi qui en es atteint, tu ris! Voilà comment le prix du remède met le comble à ma douleur et à ma crainte.

5. Mais si j'observe exactement la prescription du médecin qui doit me guérir, j'y trouverai aussi une source de consolation. En effet, si je reconnais la gravité de mon mal au prix du remède qu'il exige, je reconnais en même temps qu'il n'est pas incurable, car un aussi sage médecin ou plutôt un médecin qui est la sagesse même, ne recourrait point inutilement à l'emploi de substances si précieuses. Or, ce serait en faire mal à propos usage, non-seulement de les employer dans le cas où le mal peut facilement céder à d'autres remèdes, mais encore et surtout d'y recourir quand leur emploi ne peut rendre la santé. Il nous excite donc à la pénitence et l'espoir qu'il nous fait concevoir de la guérison, allume en nous un désir d'autant plus ardent de l'obtenir. A cette consolation, ajoutez encore la visite que les anges firent aux vigilants bergers de Bethléem, et les paroles qu'ils leur adressèrent. Ah! malheur à vous, riches, qui avez maintenant votre consolation et qui avez ainsi déjà perdu tout droit aux consolations du ciel. Que de nobles, selon la chair, que d'hommes puissants, que de sages, selon le monde, reposaient alors mollement sur une couche moëlleuse, et il ne s'en trouva pas un seul parmi eux qui fût trouvé digne de voir briller cette lumière nouvelle, d'apprendre cette grande nouvelle, et d'entendre les anges chanter dans les airs « Gloire à Dieu, au plus haut des cieux! » Apprenez donc par là que ceux qui ne participent point aux travaux et aux fatigues des hommes, ne sont pas dignes d'être visités par les anges. Apprenez, dis-je, combien le travail uni à ma pensée spirituelle est agréable aux citoyens du ciel, puisqu'ils honorent de leur entretien et d'un entretien si heureux, ceux mêmes qui ne travaillent que pour subvenir aux besoins de la vie et contraints par une pressante nécessité. C'est que les anges reconnaissent en eux des hommes soumis à l'ordre établi de Dieu même pour les hommes, quand il voulut qu'Adam ne se nourrît désormais que d'un pain arrosé de ses sueurs (Gen. III, 19).

6. Remarquez, je vous prie, mes bien chers frères, tout ce que Dieu a fait pour vous encourager et vous sauver, et qu'une parole si pleine de vie et d'efficacité, une visite si certaine et si digne d'être reçue avec une entière déférence, un langage si éloquent, sinon des lèvres du moins d'action ne soient point sans produire quelques fruits en vous (I Tim. I, 15). Pensez-vous, mes frères, que si les paroles que je vous adresse en ce moment, devaient demeurer stériles dans vos coeurs, je l'apprendrais sans en être vivement peiné? Et pourtant qui suis-je, moi, et que sont mes paroles? Si un homme de si mince valeur que moi, ou plutôt si un néant comme moi, éprouve de la peine à voir que le peu de mal qu'il se donne pour vous parler, il se le donne en pure perte, à combien plus forte raison le Seigneur de toute majesté devra-t-il être indigné, s'il voit que toute la peine qu'il prend est perdue pour nous, par notre négligence et notre endurcissement? Que celui qui, pour nous sauver, a daigné se revêtir de la forme d'un esclave, que le Fils unique du Père qui, est Dieu et béni par-dessus tout pendant les siècles des siècles, éloigne ce malheur de ses humbles serviteurs. Ainsi soit-il.

a Le manuscrit français des Feuillants donne, de ce passage, une autre leçon plus juste, en substituant le mot trois au mot deux que nous avons ici.
b Dans quelques manuscrits, la locution adverbiale négative ne point manque en cet endroit ; mais il faut absolument l'y conserver, car le sens de la phrase cet que le Christ ne fut pas homme avant sa naissance, qu'il était seulement Dieu.
a L'auteur du deux cent quatre-vingt-douzième sermon de la nouvelle édition de saint Augustin, n. 3, cite comme étant extrait de l'Ecriture sainte ce même passage qui se lit mot pour mot dans la Règle de saint Benoit, chapitre VII, du premier degré de l'humilité.

QUATRIÈME SERMON POUR LE JOUR DE NOËL. 

Les bergers trouvèrent Marie, Joseph et l'enfant : celui-ci était placé dans une crêche.


1. Reconnaissez, mes frères bien-aimés, la grandeur de la solennité de ce jour, pour laquelle ce jour est trop court et la terre entière, trop étroite. Elle fait un emprunt au temps, un emprunt à l'espace, elle prend sur la nuit et remplit le ciel avant de remplir la terre. En effet, la nuit devint éclatante comme le jour, quand une lumière nouvelle resplendit tout à coup dans le ciel aux yeux des bergers, à l'heure des plus épaisses ténèbres. Mais remarquez en quel endroit la joie de cette solennité a commencé à éclater : c'est parmi les anges, car, selon leurs propres paroles, ce n'est que plus tard qu'elle sera partagée par le peuple tout entier, et aussitôt toute l'armée céleste fait retentir les airs de ses chants de gloire. Voilà pourquoi cette nuit est appelée solennelle entre toutes les nuits, dans nos chants, dans nos hymnes et dans nos cantiques spirituels. On ne saurait même révoquer en doute que pendant les veilles de cette nuit, ces esprits qui règnent dans les cieux, s'empressèrent de prévenir ceux qui se sont mêlés aux choeurs des chanteurs, au milieu des jeunes filles qui jouent du tambourin (Psal. LXXXIV, 2). Mais que d'or et de pierreries étincellent aujourd'hui sur nos autels! Que de riches tentures tapissent ces murailles! Les anges pourront-ils bien les dédaigner, leur préférer les haillons des pauvres? S'ils ne le faisaient pas, pourquoi auraient-ils apparu aux bergers plutôt qu'aux rois de la terre et aux prêtres du temple? Pourquoi le Sauveur lui-même, à qui l'or et l'argent appartiennent en propre, aurait-il préconisé la sainte pauvreté dans son corps ? Pourquoi enfin les anges ont-ils signalé cette pauvreté avec tant de soin ? Car ce n'est point sans quelque raison mystérieuse que le Sauveur est enveloppé de langes et déposé dans une crèche, puisque c'est le signe particulier que nous donne l'Ange quand il nous l'annonce : « Et voici la marque, dit-il, que je vous donne pour le reconnaître : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche (Luc. II, 12). » O Seigneur Jésus, vos langes sont une marque pour vous reconnaître, mais une marque qui manque aujourd'hui dans bien du inonde, car s'il y a beaucoup d'appelés, il y a bien peu d'élus, et par conséquent bien peu de marqués. Je reconnais, oui, je reconnais Jésus, le grand prêtre, sous les haillons qui le couvraient pendant qu'il luttait contre Satan (Zach. III, 1). Je parle à des hommes qui connaissent les saintes Écritures et sont au courant de la vision de Zacharie. Mais lorsque notre chef se fut élevé au-dessus de nos ennemis, il a déposé ses premiers vêtements pour prendre un vêtement de gloire et de lumière. Il nous a donné l'exemple, c'est à nous de faire ce qu'il a fait. D'ailleurs une cuirasse de fer vaut mieux dans la lutte qu'une robe de lin, bien que l'une soit plus lourde et l'autre plus belle. Un jour viendra, quand les membres auront suivi leur chef, que le corps tout entier chantera en esprit et dira : « Vous avez déchiré le sac qui me couvrait et vous m'avez revêtu d'un vêtement de joie (Psal. XXIX, 12).»

2. L'ange disait donc : «Vous trouverez un enfant enveloppé de langes et posé dans une crèche. » Puis l' Évangile ajoute : «Ils vinrent en toute hâte et trouvèrent Marie et Joseph avec l'enfant posé dans une crèche (Luc. II, 12 et 16).» Qu'est-ce que cela signifie ? L'Ange semble ne recommander que l'humilité aux bergers, et ceux-ci trouvent quelque chose de plus. Peut-être l'Ange ne leur recommande-t-il d'une manière toute particulière que l'humilité, parce que tous les autres anges étant tombés par l'orgueil, lui n'était demeuré debout que par l'humilité, peut-être aussi tic vient-il du haut des cieux leur annoncer l'humilité que parce que c'est la vertu par laquelle nous devons plus particulièrement honorer la majesté de Dieu; mais les bergers ne la trouvent point seule, parce que Dieu accorde toujours sa grâce aux humbles. Ils trouvèrent donc Marie et Joseph avec l'enfant posé dans une crèche. Or, de même que l'enfance de Jésus-Christ, vous prêche l'humilité, ainsi la Vierge nous parle de continence et Joseph, l'homme juste de l'Evangile, nous rappelle la justice. La continence est une vertu qui a rapport au corps, tout le monde le sait; quant à la justice, elle a pour objet de rendre à chacun ce qui lui appartient et règle nos rapports, particulièrement envers le prochain. L'humilité nous réconcilie avec Dieu, nous rend soumis à Dieu, plait à Dieu en nous, comme la sainte Vierge en fait la remarque : « Il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante (Luc. I, 48). » Le fornicateur pèche contre son propre corps, l'homme injuste, contre le prochain, l'homme orgueilleux qui s'enfle et se grandit, pèche contre Dieu. Le fornicateur se déshonore; l'injuste blesse le prochain; l'orgueilleux déshonore Dieu autant qu'il est en lui; car le Seigneur a dit: «Je n'attribuerai ma gloire à personne (Isa. XI, 8). » Or, l'orgueilleux dit de son côté : mais moi je me l'attribuerai, quoique vous ne vouliez point la céder à personne. Aussi n'aime-t-il point le partage que fait l'Ange quand il dit : « Gloire à Dieu, paix aux hommes. » Il n'honore donc point Dieu, mais il s'élève contre lui comme un impie et un véritable infidèle. Qu'est-ce, en effet, que la piété, sinon de rendre à Dieu le culte qui lui est dû? et quel homme honore vraiment Dieu, sinon celui qui se soumet volontairement à lui et tient les regards de son coeur fixé sur le Seigneur, de même que les serviteurs ont les leurs attachés sur les mains de leurs maîtres (Psal. CXXII, 3).

3. Par conséquent, pour qu'on retrouve constamment en nous, Marie et Joseph avec l'enfant posé dans une crèche; il faut que nous vivions dans le siècle présent avec tempérance, avec justice et avec piété (Tit. II, 12). C'est, en effet, à cette fin qu'est apparue la grâce de Dieu qui nous instruit, et c'est par ce moyen-là aussi que sa gloire apparaîtra. Voilà en effet ce que nous lisons : «La grâce de Dieu, notre Sauveur, a paru à tous les hommes, et elle nous a appris que, renonçant à la piété et aux passions mondaines, nous devons vivre dans le siècle présent avec tempérance, avec justice et piété, demeurant toujours dans l'attente de la béatitude que nous espérons et de l’avènement du grand Dieu (Tit. II, 11, 12, 13). » Or, la grâce s'est montrée à nous dans un enfant pour nous instruire, mais cet enfant «sera grand (Luc. I, 32).» Selon la parole de Gabriel à son sujet, ceux qu'il aura instruits, étant encore enfant, à être humbles et doux de coeur, il les glorifiera et les exaltera plus tard, lorsqu'il sera lui-même devenu grand et glorieux, lui qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ, béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUIÈME SERMON POUR LE JOUR DE NOËL. 

Sur ces paroles de l'Apôtre : «Béni soit Dieu le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans tous nos maux  (II Cor. I, 3 et 4). »


1. Béni soit celui qui, à cause de son excessif amour pour nous, nous a envoyé son Fils bien-aimé en qui il s'est complu et pour qu'il nous réconciliât, et nous fit rentrer en paix avec lui, et qu'il fût au milieu de nous le gage et le médiateur de notre réconciliation. Or, que pourrions-nous craindre, mes frères, avec un médiateur si charitable et que pouvons-nous appréhender avec un. ôtage si sûr. Peut-être me demanderez-vous quel peut être un médiateur qui vient au monde dans une étable et se trouve couché dans une crèche, qui est enfin enveloppé de langes, pleure et est étendu sur sa couche comme les autres enfants. Je vous répondrai qu'il n'en est pas moins, au milieu de tout cela, un très-grand médiateur qui cherche, non pas comme par acquis de conscience, mais avec succès tout ce qui peut assurer la paix. Sans doute ce n'est qu'un tout petit enfant, mais cet enfant est le Verbe dont l'enfance même la plus tendre n'est pas muette. « Consolez-vous, consolez-vous, dit le Seigneur votre Dieu (Isa. XL, 1). » Voilà ce que dit l'Emmanuel, c'est-à-dire le Dieu avec nous. C'est le cri de cette étable, le mot de cette crèche, le sens de ses larmes, l'exclamation de ces langes. Oui, c'est là le cri de l'étable qui prend soin de se tenir, prête pour l'homme qui était tombé entre les mains des voleurs. (Luc. X, 32) ; c'est le mot de la crèche qui pourvoit au fourrage que réclame l'homme devenu semblable aux bêtes de somme (Psal. XLVIII, 13); c'est le sens de ces larmes et l'exclamation de ces langes qui veulent laver et éponger ses blessures saignantes; car il est bien certain que le Christ n'eut besoin d'aucune de ces choses pour lui, s'il les a subies, ce n'est donc point pour lui, mais pour les élus. « Ils respecteront mon Fils ( Matt. XXI, 37), » disait le Père des miséricordes. Oui, Seigneur Dieu, ils le respecteront certainement; mais ce ne sont point les Juifs à qui vous l'avez envoyé, il n'y a que les élus pour qui vous l'avez envoyé qui le respecteront.

2. Nous l'adorons en effet, non-seulement dans son étable, mais encore sur son gibet et dans le sépulcre. Nous le recevons avec dévotion tout petit enfant à cause de nous, nous l'adorons sanglant et pâle pour nous, nous lui rendons nos respects dans le sépulcre où il est pour nous. Nous l'adorons pieusement avec les Mages et avec le saint vieillard Siméon, nous pressons avec amour le Sauveur enfant dans nos bras, et nous le recevons dans votre temple, ô mon Dieu, comme votre miséricorde même, car il est lui-même celui que l'Ecriture appelle «La miséricorde éternelle du Seigneur (Psal. CII, 7). » D'ailleurs, qu'y a-t-il qui soit coéternel au Père, sinon le Fils et le Saint-Esprit? Or, ce n'est point miséricordieux qu'il faut les appeler l'un et l'autre, ils sont la miséricorde même. Cela n'empêche point que le Père aussi soit miséricorde, car les trois personnes ne font qu'une seule miséricorde, qu'une seule essence, qu'une seule sagesse, qu'une seule divinité, qu'une seule majesté. Cependant quand on voit que Dieu est appelé «le Père des miséricordes,» on ne peut douter qu'il ne s'agisse alors du Fils même de Dieu. Or, c'est avec beaucoup de raison qu'il est appelé le Père des miséricordes, puisque ce qui lui appartient proprement, c'est d'avoir miséricorde et de pardonner.

3. Peut-être me demandera-t-on comment la miséricorde peut être le propre de celui dont les jugements sont un abîme sans fond (Psal. XXXV, 6) ? D'ailleurs, quand elle parle de lui, l'Ecriture ne dit pas « toutes ses voies ne sont que miséricorde, mais toutes ses voies sont en même temps miséricorde et vérité. (Psal. XXIV, 10). » Celui à qui nous attribuons dans nos cantiques la miséricorde et la justice, n'est pas moins juste que miséricordieux (Psal. C, 1). Nous répétons encore dans nos chants, qu'il a miséricorde de qui il veut et qu'il endurcit qui il lui plaît (Rom. IX, 18) ; mais la miséricorde lui est propre, car c'est en lui qu'il trouve la matière et comme le germe de la miséricorde. Pour ce qui est au contraire de ses jugements et des condamnations qu'il prononce, c'est nous en quelque sorte qui le forçons à les prononcer, en sorte qu'il semble que c'est la miséricorde, bien plutôt que la vengeance, qui coule naturellement de son coeur. Entendez-le dire, en effet : « Est-ce que je veux la mort de l'impie, et ne veux-je pas plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive (Exech. XVIII, 23) ? » C'est donc avec raison que, au lieu de lui donner le nom de Père des jugements et des vengeances, on l'appelle Père des miséricordes, non-seulement parce que, semblable à un Père, il fait preuve de sentiments de miséricorde plutôt que d'indignation et qu'il a pitié de ceux qui le craignent, comme un père de ses enfants, mais bien plus encore, parce qu'il trouve en lui-même la cause et le principe de sa miséricorde pour nous, tandis que c'est nous qui lui fournissons matière, motif à exercer ses jugements et ses vengeances.

4. Mais si les choses étant ainsi, on peut l'appeler le Père de la miséricorde, pourquoi le nomme-t-on le Père des miséricordes ? Le Prophète a dit : «Le Seigneur a parlé une fois, et j'ai entendu ces deux choses : que la souveraine puissance appartient essentiellement à Dieu et que vous êtes, Seigneur, rempli de miséricorde (Psal. LXI, 12. 15). » D'ailleurs l'Apôtre nous montre une double miséricorde dans le Verbe, dans le Fils seul, en nous disant que Dieu est le Père non d'une seule miséricorde, mais des miséricordes, le Dieu non d'une seule, mais de toute sorte de consolations (II Corinth. I, 4), qui nous console non-seulement dans telle et telle tribulation mais dans toutes nos tribulations. Un écrivain sacré a dit que les miséricordes du Seigneur sont en grand nombre (Thren. III, 32), sans doute parce que les tribulations dont il délivrera les justes sont nombreuses. Il n'y a qu'un Fils de Dieu, il n'y a qu'un Verbe, mais notre misère est multiple, et réclame, non pas seulement une grande miséricorde, mais une multitude de miséricordes. Peut-être à cause des deux substances dont se compose la nature humaine, qui sont l'une et l'autre bien misérables, pourrait-on dire avec raison que la misère de l'homme est double, bien que chacune de ces substances compte plusieurs misères, puisque les tribulations de la chair et du coeur sont nombreuses, mais celui qui sauve tout l'homme, le soustrait à cette double nature de misères. Mais comme cet unique Fils de Dieu est déjà venu sur la terre à cause de nos âmes, pour ôter les péchés du monde, et doit revenir une seconde fois pour nos corps, afin de les ressusciter et de les rendre semblables à son corps glorieux, peut-être ne semblera-t-il pas hors de raison de reconnaître une double miséricorde quand nous parlons du Père des miséricordes. En effet, lorsqu'il prit un corps et une âme semblables aux nôtres, le Prophète ne s'est pas contenté de dire une seule fois : « consolez-vous, » mais comme nous l'avons rappelé plus haut, il a dit : « Consolez-vous, consolez-vous, dit le Seigneur votre Dieu (Isai. XL, 1), » sans doute pour nous faire comprendre que celui qui a bien voulu s'unir nos deux substances venait pour les sauver l'une et l'autre.

5. Mais, selon vous, quels sont ceux qu'il doit sauver ? Evidemment il ne sauvera que son peuple, car le Prophète a dit : « Il sauvera, non pas tout le monde indistinctement, mais son peuple de ses péchés, » et plus tard, ce ne sont point tous les corps, mais seulement celui des humbles qu'il rendra semblables à son corps glorieux. Si donc il console son peuple ce ne peut être bien certainement qu'un peuple humble, celui qu'il doit sauver; car, pour les regards des superbes il doit les confondre. Voulez-vous savoir quel est son peuple ? Un homme selon son coeur nous le fait connaître en ces termes : «C'est à vous Seigneur que le soin du, pauvre est laissé (Psal. X, 14). » Et Jésus lui-même nous le fait comprendre dans son Evangile en disant : « Malheur à vous riches, parce que vous avez reçu votre consolation (Luc. II, 24). » Dieu veuille, mes frères bien aimés, que nous préférions toujours être du nombre de ceux que le Seigneur Dieu console, non point de ceux à qui il dit : Malheur à vous ! Après tout pourquoi consolerait-il ceux qui ont déjà une consolation ? La muette enfance du Christ n'est point faite pour consoler ceux qui parlent beaucoup, ses larmes ne sauraient être la consolation de ceux qui rient sans cesse ses langes ne consolent guère ceux qui se prélassent dans leurs beaux vêtements, et ceux qui aiment à occuper les premières places dans les synagogues ne trouvent rien qui, les console dans l'étable et dans la crèche du Sauveur. Mais peut-être toutes ces choses seront-elles autant de consolations pour ceux qui attendent dans le silence que le Seigneur les console, pour ceux qui pleurent et qui ne sont couverts que de pauvres langes aussi. D'ailleurs ils peuvent, remarquer que les anges n'en consolent point d'autres, c'est en effet à des bergers, qui veillaient et gardaient leurs troupeaux pendant la nuit; qu'ils annoncent la joie de la lumière nouvelle et la naissance du Sauveur. C'est pour les pauvres, pour ceux qui travaillent, non pour vous, ô riches, pour vous, qui avez déjà votre consolation avec le « malheur à vous, » tombé des lèvres d'un Dieu; que la splendeur d'un jour éclatant brille au milieu des veilles de la nuit, que la nuit même s'est éclairée comme le jour, disons mieux, que la nuit s'est changée en un jour lumineux au moment ou l'Ange disait : « Aujourd'hui même un sauveur vous est né (Luc, II, 11); » aujourd'hui, disait-il, non pas cette nuit. C'est qu'en effet la nuit était passée, le jour était venu, ce jour, dis-je, qui est lumière ale lumière, le salut de Dieu, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est Dieu béni par dessus tout, dans tous les siècles des siècles, ainsi soit-il.


OEUVRES COMPLÈTES DE SAINT BERNARD. TRADUCTION NOUVELLE PAR M. L'ABBÉ CHARPENTIER. PARIS, LIBRAIRIE LOUIS DE VIVÈS, ÉDITEUR , 9, Rue Delambre, 9, 1866